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Éloge de la publiphobie
La publiphobie est un état d´esprit, un art de vivre, une protestation sociale et une
révolte de l´esprit contre l´infamie. Les notes qui suivent sont quelques coups
d´épingle dans la cuirasse du Tyranosaurus publicitaire.
1- Publicité et capitalisme
La logique de réification du système capitaliste et son fonctionnement selon les principes
de la « société du spectacle » explique les liens profonds et structurels entre
capitalisme et publicité.
La régulation de leurs « excès » est-elle suffisante ? Certes, on se réjouit de
toute mesure qui met un frein à l´avidité féroce des publicrates et des capitalistes, on
lutte pour chaque centimètre d´espace enlevé à l´affichage et chaque morceau de
service public sauvé des privatisations. Mais nous rêvons - il n´est pas interdit de
rêver ! - à un monde sans publicité et sans exploitation capitaliste.
En ce qui me concerne, je suis convaincu que la logique du système publicitaire
et celle du système capitaliste sont intimement liées et qu´elles sont, toutes les deux,
intrinsèquement perverses. Si le capitalisme - notamment sous sa forme actuelle, néolibérale
et globalisée - tend à la marchandisation du monde, à la transformation de
tout ce qui existe - la terre, l´eau, l´air, les espèces vivantes, le corps humain, les
rapports sociaux entre les individus, l´amour, la religion - en marchandises, la
publicité vise à vendre ces marchandises, en soumettant les besoins des individus aux
nécessités mercantiles du capital.Tous les deux systèmes participent du fétichisme de
la marchandise, de la quantification monétaire de toutes les valeurs, de la logique
d´accumulation à l´infini de biens et de capitaux et de la culture mercantile de la
« société de consommation ».
La publicité a, comme nous l´expliquons souvent, pollué non seulement les
paysages urbains et ruraux, mais aussi les mentalités ; elle a bourré non seulement les
boîtes aux lettres mais aussi les crânes des individus. Rien n´échappe à son influence
dissolvante : on assiste, à notre époque, à la soumission du sport, de la religion, de la
culture, du journalisme, de la littérature et de la politique à la logique publicitaire. Le
style, la méthode, les arguments, l´attitude publicitaires sont omniprésents. Mais
cette publicité n´est pas autre chose qu´un outil, un instrument du capital pour
écouler ses produits, pour vendre ses camelotes, pour rentabiliser ses investissements,
pour élargir ses marges de profit, pour gagner des « parts de marché ». La
publicité n´existe pas dans le vide : elle est une pièce essentielle, un rouage indispensable
dans le fonctionnement du système capitaliste de production et consommation.
Sans le capitalisme, la publicité n´aurait aucune raison d´être : elle ne pourrait subsister
un seul instant dans une société post-capitaliste. Et inversement : un capitalisme
sans publicité serait comme une machine sans huile dans ses engrenages.
Soit dit entre parenthèses : la publicité n´existait pas dans les pays à économie
bureaucratiquement planifiée - disparus après la chute du mur de Berlin en
1989 - mais elle avait été remplacée par une propagande politique mensongère, non
moins oppressive et inhumaine. Ce n´est pas un hasard si le plus grand adversaire
intellectuel du totalitarisme soviétique, l´écrivain anglais George Orwell, était aussi
un adversaire intraitable de la publicité capitaliste, dont il décrit, avec une lucidité
impressionnante, les mécanismes abrutissants et dégradants dans son roman Keep the
aspidistra flying 1.
Prenons comme exemple des « affinités électives » entre capitalisme et publicité
la politique aux États-Unis - le pays capitaliste par excellence. Non seulement
les candidats aux élections dépensent des fortunes immenses en publicité
électorale - ce qui signifie que seulement des riches, ou ceux qui sont soutenus par
les riches, ont quelque chance de se faire élire - mais le style de leurs campagnes
électorales est entièrement calqué sur la publicité commerciale. Rien ne ressemble
plus à la campagne publicitaire de lancement d´une savonnette que celle de lancement
d´un candidat à gouverneur ou président. Il n´est pas question d´informer les citoyens
sur un programme politique, mais de promouvoir une image, un « look », une sorte
de « marque » politique. Ce n´est pas un hasard si ce sont des professionnels du
marketing qui prennent en charge la campagne du candidat et produisent le matériel
publicitaire requis : affiches, programmes de télévision, etc. Cela vaut pour les USA
mais on assiste, dans beaucoup de pays d´Europe et du monde, à un processus
d´« américanisation » de la vie politique et sa transformation en compétition
publicitaire.
Rappelons que ce sont les entreprises capitalistes qui sollicitent, financent et
profitent des campagnes publicitaires et qui « sponsorisent » - c´est-à-dire polluent
par la publicité - la presse, la télévision, les compétitions sportives ou les événements
culturels. La publicité joue le rôle de rabatteur, d´entremetteur, de serviteur
zélé des intérêts du capital. Capitalisme et publicité sont inséparablement et indissociablement
les responsables et les promoteurs actifs de la mercantilisation du monde,
de la commercialisation des rapports sociaux, de la monétarisation des esprits.
Cela ne veut pas dire, encore une fois, qu´il faut attendre l´abolition éventuelle
du capitalisme pour s´attaquer à la publicité. On lutte dès maintenant pour mettre des
freins et des limites à l´agression publicitaire, de la même façon que les adversaires du
capitalisme se mobilisent pour des mesures - comme la taxe Tobin par exemple -
qui freinent l´avidité illimitée du capital. Chaque petite victoire est un pas dans la
direction du changement de paradigme social et une avancée dans la prise de
conscience des individus.
2- Philosophie publicitaire ?
Grâce à M. Robert Redeker, la philosophie a réussi cette tâche qui semblait auparavant
impossible : légitimer la publicité. Certes, l´auteur du point de vue publié par Le
Monde du 12 avril 2005 reconnaît quelques dangers à l´activité publicitaire : la colonisation
commerciale de l´imaginaire, la volonté d´évacuer de l´humain sa complexité
et sa profondeur.Mais ce sont des aspects secondaires : le bilan de la publicité est bel
et bien globalement positif.
Par exemple, nier la publicité revient à « nier les avantages de la mondialisation
» : en effet, la publicité « décloisonne et déterritorialise les sociétés et les
hommes bien plus que toute autre pratique ». Il ne donne pas d´exemples, mais on
pourrait avancer celui-ci : grâce à la publicité de McDonald´s, les différentes pratiques
culinaires cloisonnées et territoriales sont remplacées par une seule, planétaire :
n´est-ce pas formidable ? Les altermondialistes croient naïvement que leur mouvement,
leurs Forums sociaux mondiaux sont une pratique qui rapproche les hommes
et les femmes au delà des frontières et des cultures ; or, la publicité de Coca-Cola -
ou de n´importe quel autre produit planétaire - est bien plus efficace, puisqu´elle
forme « une sorte de liant universel, de colle par laquelle les hommes tiennent les uns
aux autres ». Coca-Cola colle les humains : n´est-ce pas une évidence ? « Buveurs de
Coca-Cola de tous les pays unissez-vous ! » pourrait donc remplacer bien avantageusement
le mot d´ordre des manifestants de Seattle, « Le monde n´est pas une
marchandise ».
Comme le montre si bien M. Redeker, les anti-pub sont au fond des adversaires
sournois de l´ordre capitaliste-libéral. Un monde sans publicité serait un monde
« sans circulation des marchandises », sans « créativité industrielle », bref, la fin du
monde (capitaliste). Or, comme l´on sait bien, tout ennemi du système capitalistelibéral
ne peut être qu´un partisan du « socialisme réellement existant », ce monde
où la publicité avait été abolie au profit de la propagande. Comme l´avait définitivement
argumenté Margaret Thatcher, «There is no alternative » : si l´on ne veut pas le
Goulag, il faut accepter le capitalisme libéral - et donc les bienfaits de la publicité,
rouage indispensable du système.
Un autre argument important avancé par le philosophe : « suscitant du désir,
la publicité humanise, nous rendant, au même titre que la raison, plus hommes. »
Pourquoi seulement les hommes ? La publicité humanise aussi les femmes, en les
montrant dans les plus diverses positions commercialement et publicitairement avantageuses
: dénudées ou habillées, à quatre pattes dans un pré, à cheval sur une
machine à laver, etc. Seulement des esprits chagrins et des partisans du voile islamique
pourraient voir dans ces beaux exercices de l´art publicitaire une dégradation
du corps féminin et une agression sexiste contre les femmes.
En fait, le combat des militants anti-pub est une double guerre « contre les
images - réinvestissant les clichés d´une vieille iconoclastie - et contre les corps ».
Leur plus ardent désir c´est de « couvrir nos villes, nos couloirs de métro d´un voile
de monocolore tristesse ». Certains de ces militants argumentent qu´ils n´ont rien
contre les images, mais seulement contre leur manipulation commerciale par la publicité
; ils voudraient que les couloirs du métro soient couverts de peintures, de
poèmes et d´autres formes d´expression artistique - comme c´est le cas par
exemple, dans le métro de Mexico City. Cela ne fait que révéler ce que notre philosophe
appelle le conformisme « hautain » des intellectuels, qui refusent obstinément
de reconnaître la qualité esthétique et intellectuelle de la publicité. De toute façon,
comme leur projet est utopique, les deux seules possibilités sont : la beauté
publicitaire dans nos rues et nos métros ou « le manteau gris de tristesse des pays
totalitaires ».
En dernière analyse, observe Redeker, ce qui motive les publiphobes c´est la
haine de la gaieté (c´est d´ailleurs le titre de l´article) : « celle du corps, celle des
villes et des murs du métro. » Bien vu ! Les adversaires de la pub sont des individus
obtus, incapables de saisir la gaieté des interruptions publicitaires de films à la TV ;
ou la gaieté des innombrables prospectus multicolores qu´on trouve tous les matins
dans sa boîte aux lettres ; ou la gaieté des magnifiques panneaux publicitaires de
dizaines de mètres carrés qui cachent nos tristes paysages, nos grises forêts et nos
monotones fleurs sylvestres. C´est sans doute la haine des corps qui inspire leur opposition
à la publicité des boissons sucrières et autres produits alimentaires qui contribuent
à l´obésité des enfants et des adultes. Il faut être un partisan des « formes les
plus morbides de l´ascétisme » pour ne voir dans l´entreprise publicitaire, si gaie et si
joyeuse, qu´une insidieuse manipulation commerciale des esprits, des consciences et
des désirs.
Bref, il faut être un de ces utopistes ringards et archaïques, disciples du
« mythe primitiviste du bon sauvage », qui croient encore qu´un autre monde est
possible, pour pouvoir s´imaginer qu´un monde sans agression publicitaire soit
possible.
Je pense que si les entreprises publicitaires distribuaient tous les ans un Prix de
la philosophie publicitaire, M. Robert Redeker mériterait certainement cette distinction.
Je ne vois personne qui puisse lui disputer la première place dans une telle
compétition.
3- Le Leviathan publicitaire
Enfin une bonne nouvelle : malgré la conjoncture économique morose, et l´agravation
du chômage, il y a une branche d´activité qui non seulement n´a pas connu de
fléchissement mais a enregistré une progression de 4,5% en 1995 par rapport à
l´année précédente. Vous avez deviné : il s´agit de la publicité. Rien ne l´ébranle : la
consommation décline, l´emploi se fait rare, mais les dépenses publicitaires en France
ne cessent de grimper.
Elles ont atteint en 1995 la modeste somme de 147.700.700.000 F. Non, il n´y
a pas d´erreur, vous avez bien lu : cent quarante sept, virgule, sept milliards de francs.
C´est France Pub (groupe Havas) qui nous l´annonce fièrement, d´après une étude bien
documentée, dont Le Monde nous donne quelques extraits dans son édition du 21 mars
1996.
Qui paye cette faramineuse addition, bien supérieure aux budgets de certains
États européens ? Qui est le milliardaire qui subventionne, allégrement, ces sommes
astronomiques ? La réponse, hélas, ne fait pas de doute : c´est vous, cher lecteur, c´est
moi, ce sont tous les citoyens français. Les dépenses publicitaires étant toutes intégralement
répercutées sur les prix des marchandises, c´est nous qui payons
l´ardoise...
La population française étant composée d´environ 60 millions d´âmes, chaque
personne en France, homme, femme, adulte, enfant ou vieillard paye en moyenne
deux mille cinq cent francs par an pour le plaisir et le privilège de consommer de la
publicité. Cela fait pour une famille composée des parents et de deux enfants environ
dix mille francs par an : autant, sinon plus que les impôts.Tout se passe comme s´il
existait, à côté de l´État républicain - en théorie soumis à un contrôle démocratique
- un autre État, un « État dans l´État », un Leviathan, un État oligarchique qui
n´est contrôlé par personne : l´État publicitaire qui recouvre des impôts indirects sur
tous les consommateurs, à la hauteur de cent quarante sept milliards de francs. L´État
républicain est censé fournir certains services fondamentaux aux citoyens : la poste,
la santé, les transports publics. Quels services fournit l´État publicitaire ?
On pourrait facilement imaginer tout ce qui pourrait être fait utilement avec
le budget extravagant de l´État publicitaire : des milliers de crèches, hôpitaux, écoles,
logements sociaux. Un début de solution au problème du chômage et de l´exclusion.
Une aide substantielle au Tiers-Monde.
Dans le même numéro du Monde daté du 21 mars se trouve l´information
suivante : la Banque mondiale, dans un accès de générosité sans précédent, a décidé
d´accorder aux 80 pays les plus pauvres un prêt de 110 milliards de francs étalé en
trois années.Toute une humanité affamée a droit à bien moins, en trois années, que
les dépenses publicitaires de la seule France en 1995.
Et que fait l´État publicitaire, le « Leviathan-pub », avec son budget astronomique
? Il nous abreuve, nous inonde de sa production. Il occupe les rues, les murs,
les routes, les paysages, les airs et les montagnes. Il envahit les boîtes aux lettres, les
chambres à coucher, les salles à manger. Il a mis sous sa coupe la presse, le cinéma,
la télévision, la radio. Il a pollué le sport, la chanson, la politique, les arts. Il nous
persécute, nous agresse, nous harcelle, du matin au soir, du lundi au dimanche, de
janvier à décembre, du berceau à la tombe, sans pause, sans relâche, sans vacances,
sans arrêt, sans trêve.
Dans quel but ? À quoi sert toute cette activité fébrile et omniprésente ? Quel
est ce projet pharaonique qui coûte 147 milliards de francs ? Comment définir l´immense
objectif poursuivi avec une telle ténacité par les oligarques de l´État
publicitaire ?
Tout simplement de nous convaincre de la supériorité intrinsèque de la savonnette
A sur la savonnette B, de la lessive C sur la lessive D, de la moutarde E sur la
moutarde F, du dentifrice G sur le dentifrice H, de la voiture I sur la voiture J, de la
poudre aux yeux K sur la poudre aux yeux L, et ainsi de suite, ad infinitum, ad nauseam.
Réjouissons-nous : France Pub (ce nom est à lui seul tout un programme)
prévoit pour l´année 1996 une nouvelle progression de 3,5 % des dépenses
publicitaires.
4- Noire ingratitude
Voici une nouvelle intéressante : le résultat d´une enquête récente de l´institut allemand
Gfk sur l´attitude des Européens face à la publicité. Il semblerait que pour une
majorité écrasante d´Espagnols (88,8%), d´Allemands (83,6%) et de Russes (82,9%)
il y a, tout simplement, trop de publicité. Ce serait aussi, à peu de choses près (le
quotidien ne cite pas les chiffres) l´avis des Français, des Autrichiens, des Belges, des
Polonais, des Suisses et des Suédois - bref, de la plupart des Européens, à la notable
exception des Britanniques. Pire : beaucoup d´Européens pensent que la publicité ne
sert à rien et une écrasante majorité de Français (89%), de Belges (87,8%), de
Suédois, d´Autrichiens et d´Espagnols estime qu´elle pousse les gens à acheter des
produits dont ils n´ont pas besoin.
Il s´agit, manifestement, d´une profonde erreur. Comme tout le monde sait -
ou devrait savoir, en tout cas - la publicité est un dispositif essentiel au bon fonctionnement
de nos économies de marché. Elle est aussi indispensable à nos sociétés
de consommation que l´air qu´on respire. Par ailleurs, elle fournit une précieuse
information aux consommateurs et leur permet d´orienter, en connaissance de cause,
leurs achats. Sans l´aide gracieusement offerte par la publicité, comment les gens
pourraient-ils choisir dans l´infinité de marchandises qui les entoure ? Comment
sauraient-ils, par exemple, quelle marque de dentifrice protège effectivement contre
les caries dentaires ? Sans la pub, l´individu serait tout simplement condamné à l´ignorance
et à la perplexité. Pourquoi alors cette étonnante ingratitude, cette noire ingratitude
des Européens.
Un autre sondage, plus récent encore, nous apprend que 83% des Français
jugent « gênantes » les coupures publicitaires pendant les films ou les autres émissions.
Ils font mine d´ignorer, ces ingrats, que c´est seulement grâce au généreux
mécénat publicitaire que la totalité des chaînes privées peuvent fonctionner.
Comment expliquer tant d´ingratitude, tant de mauvaise volonté, tant d´ignorance
sur les indéniables bienfaits de la publicité ? Pourquoi cette méfiance, cette
sourde hostilité, ce rejet catégorique envers une activité si utile au bon fonctionnement
de toute société moderne ? Mystères insondables de l´opinion publique...
Ces chiffres, témoignant d´un rejet massif et brutal, sont fort inquiétants. Pour
le moment, cette majorité anti-publicitaire écrasante - autour de 80% de la population
- reste passive et inorganisée. Elle ne fait rien, ne prend aucune initiative, ne
participe à aucune activité concernant cette question. Mais que se passerait-il si une
partie, même petite, de cette majorité décidait de soutenir les activités des groupes
publiphobes connus pour leur hargne systématique et obsédée contre toute entreprise
publicitaire ?
L´accumulation de cette masse noire d´ingratitude dans l´arrière cour de nos
sociétés est dangereuse. C´est une masse inflammable, qui pourrait, au contact d´une
étincelle, exploser. Le seul espoir c´est d´expliquer patiemment aux gens qu´ils se
trompent, qu´une vie sans publicité serait inimaginable, et qu´ils doivent à la publicité
beaucoup de ce qui fait la beauté moderne de nos villes et de nos autoroutes, et la
vitalité bouillonnante de nos programmes audio-visuels.
5- Pourquoi pas des masques publicitaires ?
Selon un article récent dans la presse, « les publicitaires cherchent à investir de
nouveaux espaces ». Par exemple, ils se préparent à coller des slogans commerciaux
sur une fusée spatiale russe, et à couvrir d´un « film adhésif imprimé numériquement
» la façade de l´hôtel Georges V, et même la Tour Maine-Montparnasse.
Tout cela est bien beau, et contribuera sans doute à l´embellissement commercial
de la ville de Paris, mais on a l´impression que Messieurs les publicitaires
manquent d´imagination : pourquoi aller chercher des espaces lointains, quand on a
des millions de mètres carrés inexplorés, tout près de chez soi ? Je veux parler de
l´immense espace inutilisé - du point de vue publicitaire - que représente le
visage humain. Imaginez quelle merveille si les visages de millions d´êtres humains -
hommes et femmes, jeunes et vieux - ou même enfants, pourquoi pas ? - à la
place de rester, comme maintenant, publicitairement vides et commercialement inexpressifs,
étaient recouverts de slogans et de promotions ?
Point n´est besoin, pour cela, d´immenses et coûteux « films adhésifs numériquement
imprimés ». Des simples masques suffiraient, des masques publicitaires où
chaque centimètre carré serait loué à une ou plusieurs marques désireuses d´informer
le public de leurs derniers produits. Ces masques couvriraient toute la surface du
visage - sauf, bien entendu, quatre ouvertures : deux pour les yeux, une à hauteur
du nez pour la respiration, et une dernière pour la bouche. Les porteurs du masque
publicitaire seraient généreusement rétribués et auraient pour seule obligation de
bien afficher leur enseigne publicitaire faciale, au cours de la journée. Le soir, au
moment de se coucher, ils pourraient, cela va de soi, l´enlever.
Un contrat en bonne et due forme serait signé entre l´entreprise publicitaire et
chaque individu porteur de masque, précisant les droits et les devoirs de ce dernier.
Les entreprises auraient à leur disposition un corps d´inspecteurs chargés de vérifier
si les masques sont bien portés pendant les seize heures de la journée, et pouvant infliger
des amendes aux individus malhonnêtes qui ne respecteraient pas leur contrat et
essaieraient de dénuder leur visage.
Dans un premier moment, il est à prévoir que seulement des chômeurs, ou des
miséreux, accepteraient de porter ces masques, mais avec le temps, et l´effet de
mode, on peut se mettre à rêver que toute une partie de la population sera séduite
par l´élégance du procédé et par l´opportunité de gagner facilement quelques écus.
En outre, cela permettra à chacun de cacher, derrière des splendides images et slogans
publicitaires, ses rides, ses verrues, ses tâches. Les visages ne feront plus état d´inquiétudes,
d´angoisses, de tristesses, mais seront toujours frais et joyeux, affichant en
permanence des bonnes nouvelles : le dernier type de dentifrice, le dernier modèle
de voiture, etc.
Et surtout, grâce à cette méthode simple et profitable, les entreprises
publicitaires mettront fin à une situation absurde, à un gaspillage insensé : une surface
immense, celle de millions et millions de visages, inemployée, déserte, vide - en un
mot, inutile.
Plutôt que de courir derrière une fusée russe, n´est-ce pas bien plus pratique,
commercialement efficace et économiquement rentable de masquer publicitairement
cet énorme espace facial ? La parole est à Messieurs les professionnels de la
« communication ».
1- Cf. George ORWELL, Et Vive l´aspidistra !, 1936, traduit de l´anglais par Yvonne Davet, Paris, Éditions
Ivréa, 1982.
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