« Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais qu’un seul remède aux dangers que font courir à la jeunesse les relations sexuelles. Ce qui importe chez l’enfant et chez l’adolescent, c’est l’indifférence. L’indifférence nécessaire, c’est l’exercice physique, c’est le sport qui seuls peuvent l’établir et la faire durer. » Pierre de Coubertin, Revue Olympique (1910).
« La relation sexuelle peut jouer un rôle, elle n’est plus une fin en soi représentant plus qu’elle-même, c’est pourquoi les obstacles sont écartés, l’amour est fade, désérotisé ; il serait mûr pour être programmé. » Max Horkheimer, Notes critiques (1949-1969).
Malgré toutes les affaires (corruption, dopage, crimes, etc.), connues de tous, qui jaillissent aujourd’hui du monde sportif (du plus bas au plus haut de l’échelle) comme le pus d’une vérole, le nombre de pratiquants et de spectateurs de sports1 augmente chaque année dans quasiment tous les pays ; l’engouement irresponsable et le déchaînement émotionnel pour les grandes compétitions internationales dépasse l’entendement ; les guerres sportives tout comme les soi-disant « érotismes » et « sex-appeal » de leurs saints croisés alimentent journaux et ambitions de marchands d’armes (Lagardère). à moins de considérer athlètes et amateurs de sport comme des enzymes, il faut postuler que leurs implications et engagements dans des activités qui « travaillent au corps » convoquent les dimensions sexuelles de leur existence tout entière2. Reste à savoir de quelle nature est cette convocation pratique et théorique de la sexualité par le sport. Nous verrons, en nous focalisant ici sur les pratiquants plus que sur les phénomènes spectaclistes de masses-meutes3, que le sport participe d’un cuirassage musculaire et spirituel massif et biopathique 4 dont la première des conséquences est de briser l’existence corporelle qui fait continuellement la proposition de vivre (Merleau-Ponty).
1- Sport et recordite sexuelle : athlète sexuel, sexe productif
La sexualisation du sport et la sportivisation du sexe sont deux processus complémentaires et généralement indissociables. Quand s’installe dans le discours ou dans les faits l’une ou l’autre de ces dénégations idéologiques de la sexualité — incroyablement puissantes et fréquentes dans le discours populaire sur le « sport en chambre » — il est toujours fort à parier qu’un cortège de réductions et de naturalisations du sexe et de l’humain vont suivre. Alors pouvons-nous lire ce type de balourdises au dogmatisme et au positivisme scientifiques qui ne sont pas sans rappeler quelques sombres heures de l’histoire des calculs appliqués aux humains : « Les dépenses énergétiques des “sportifs en chambre” ont été évaluées pour chacun entre 300 et 650 calories à l’heure soit une perte somme toute très faible voisine de 6 calories par minute. […] Goûter aux plaisirs de la chair n’est donc pas un effort particulièrement éprouvant pour un sportif qui a l’habitude des exercices quotidiens. Sauf si, ensemble, les amants décident de tester toutes les positions du Kama-sutra ! […] Bref, l’air de rien, faire l’amour… c’est quand même du sport ! Selon une étude réalisée par le Pr Emile Guillerm, une partie de jambes en l’air, pour un non-sportif, correspond à un 800 mètres pour un coureur. […] L’amour est une véritable activité physique, complète, diversifiée… […] Loin d’être déconseillée, la pratique sexuelle semble être un excellent moyen de mise en forme pour les sportifs si elle est programmée judicieusement5. »
Si terrifiante soit cette prose, elle n’est malheureusement pas seulement l’œuvre d’un oblat isolé de la désexualisation du sexe par le sport. Depuis déjà fort longtemps, la médecine sportive (subventionnée par l’état) et les industries pharmaceutiques testent les effets de la pratique sexuelle sur les athlètes. Un vaste Programme de programmation sportive collective ou individualisée de la sexualité convoque les plus éminents scientistes néopavloviens pour dégager statistiques et barèmes, grilles et courbes, plannings et batteries de nouveaux tests. À l’empirisme plus ou moins tyrannique des entraîneurs et directeurs techniques qui pouvaient, à l’exemple de Guy Roux, surveiller la moindre sortie de leurs poulains dans les 48 heures avant un match, ou, comme ce fut le cas pendant la Coupe du monde de football 1998, décider de laisser les femmes « détendre » et « apaiser » les étalons français6, à ces métaphysiques répressives ou pseudo-permissives de l’amour se substitue de plus en plus le contrôle par laboratoires interposés de la décharge sexuelle des sportifs. Ainsi, du « câlin raisonnable » à la « nuit torride », de la masturbation aux caresses sans goutte de foutre, l’œil bienveillant de neutralité du scientifique redécouvre la sexualité des champions — étant devenu impossible de l’incarcérer purement et simplement.
Dans ses versions les plus achevées, l’idée d’associer bonheur sexuel et bonheur sportif postule qu’à chaque sport puisse convenir une activité sexuelle précise, une fréquence, une intensité, un temps, etc. : si l’activité est basée sur un effort explosif (saut en hauteur) ou sur un effort endurant (course de fond), si elle requiert concentration (tirs) ou agressivité (rugby), la prescription médicale du sexe varierait en fonction des spécificités sportives. Le physiologiste américain Warrens Johnson démontre qu’un sportif récupère complètement de sa perte énergétique six heures après l’acte sexuel « normal ». De cette découverte découle la possibilité de placer la dépense sexuelle dans le cadre d’un entraînement aérobie-anaérobie spécifique. Le centre de recherche d’Oxford révèle que le sexe avant la course améliore les résultats des marathoniens. La présence des partenaires « régulières » des masos de la route est alors vivement conseillée, mais seulement si elles administrent un acte rapide, sans efforts trop violents ni positions « inhabituelles ». Bruno de Lignières souligne que l’athlète est naturellement dopé par l’afflux de testostérone ou d’œstradiol (hormones de la performance paraît-il) qui se produit lors de l’acte sexuel. Des chercheurs italiens déclarent en 1999 qu’« un palliatif correspondant » à l’acte sexuel (en clair, se masturber) stimule pour les rugbymen et les footballeurs leur agressivité et leur compétitivité grâce à l’élévation du taux de testostérone. Quasiment tous les médecins s’accordent pour attribuer une fonction anxiolytique à l’acte sexuel qui dès lors peut faire pleinement partie d’un planning de sophrologie.
Mais le miracle moral est vraiment au rendez-vous lorsqu’on apprend de la bouche même des spécialistes que « les effets d’un acte sexuel sur un sportif sont très positifs lorsqu’il est pratiqué avec un partenaire habituel, par contre, les conséquences sont plutôt néfastes quand il se déroule dans le cadre d’une relation extra-conjugale avec un partenaire occasionnel7 ». Effectivement, la recherche d’un partenaire, la rencontre, la séduction, les préliminaires, bref toute l’érotisation de la donation de l’autre à soi et de soi à l’autre coûte des calories, coûte de l’influx nerveux (combien ? la science s’empressera de combler ce vide…). Si cet érotisme fondateur de la présence délicate et amoureuse de l’autre peut être éliminé sans pour autant perdre l’intérêt d’une décharge sexuelle, les autorités sportives mondiales (CIO en tête) ne se privent pas des techniques les plus abjectes : prostituées offertes aux athlètes, orgies professionnelles de troisième mi-temps, silence de plomb sur tous les cas d’attouchements collectifs ou de viols dans les vestiaires, etc. (Les témoignages ne manquent pas, des sportifs, des dirigeants, des journalistes, qui révèlent après chaque Jeux olympiques ou grandes compétitions internationales les soi-disant « dérives sexuelles » des grands représentants de la pureté, de la morale, de la patrie, etc.8) Autrement dit, tant que l’acte sexuel est réduit à des composantes énergétiques et des effets mécaniques musculaires, respiratoires, etc., tant qu’il n’éloigne jamais l’athlète des motivations qui doivent être les siennes (gagner, battre des records), il devient sage et conseillé de le pratiquer comme une sorte de propédeutique aux hauts faits musculaires — toujours sexuellement supérieurs bien entendu !
L’idéologie sexuelle sportive atteint son plus haut degré d’horreur lorsqu’elle produit un « dopage sexuel ». Ce dopage, tellement décrié, qui fait si souvent « honte » au sport comme le disent les défenseurs de l’introuvable éthique sportive, n’est en réalité rien d’autre que la continuation logique de toute la gestion sportive positiviste, désincarnée, abstraite et réifiée — sans aucune préoccupation du Sujet et de l’Autre — du corps humain réduit à un tas de muscle, un cyber-système et un ensemble manipulable de mécanismes potentiellement (sur)performants. En l’occurrence, il n’est pas hasardeux que dans ces conditions ce soit les femmes, longtemps refusées dans cette « religion des hommes forts » (Coubertin), qui aient subi les premières les affres du dopage sexuel — au point d’en devenir des hommes9. Maternités forcées et interruptions obligatoires de grossesse furent les épreuves testées sous le contrôle de l’ingénierie sportive que des centaines de championnes (notamment dans les pays de l’Est) durent d’abord affronter avant leur entrée sur le stade. Comme le révéla en 1994 l’ancienne championne russe de gymnastique Olga Karasseva, les médecins expliquaient aux championnes de l’équipe qu’un corps de femme enceinte produisait « d’avantage d’hormones masculines et pouvait rendre plus fort ». Ce à quoi Vadim Moissejiev, ancien responsable du sport soviétique, n’eut rien d’autre à ajouter que : « Olga a eu de la chance car les autres gymnastes, âgées de quinze ans à peine, devaient, elles, coucher avec leurs entraîneurs avant d’avorter10. »
On objectera que ce ne sont que des pratiques isolées, voire d’un autre temps et surtout d’un autre régime politique. Pourtant, le milieu de la gymnastique sportive féminine, tous pays confondus, toute époque mêlée, toute politique mise à part ne nous donne-t-il pas chaque année à admirer les circonvolutions acrobatiques et virtuoses de milliers de jeunes adolescentes asexualisées pour les seuls besoins de la performance ? Ne faut-il pas non plus considérer comme un « dopage sexuel » cette pratique tellement connue dans nos fabuleuses démocraties sportives d’un retardement des menstruations des gymnastes par l’entraînement intensif précoce ? L’animalité des gymnastes — leur « souplesse féline », leurs « jambes de gazelles », etc. — est la résultante directe d’une dénégation idéologique et pratique de leur humanité sexuée. Les très récentes extases journalistiques, scientifiques et politiques françaises devant la victoire aux Jeux olympiques d’une poupée-gym désarticulée de 15 ans, aussi livide qu’un spectre du haut de sa stature de gosse de cour d’école primaire, ne laisse aucune raison de croire que les dopés à l’opium sportif pourraient enrayer les progrès de ces métamorphoses. L’avenir est bien au dopage naturel et aux sportifs sexuellement modifiés ! Des visions esthétisantes de cette réalité ne se privent pas pour légitimer au plus vite par l’art, l’imaginaire et « l’émotion de l’inconnu [sic] » l’asexualité qui guette ces mutations vers le cyborg, l’alien ou « l’humanimal » asexués. Ainsi voit-on Philippe Liotard préparer par le discours de l’expert, le terrain de l’extase collective face aux performances de ces corps ambigus, « ni homme, ni femme, ni totalement humain » qui mettraient soi-disant « en cause les codes et les normes contraignantes11 ». « On ne doit pas oublier, disait Freud, que, pliant sous le joug de ses besoins sexuels, l’humanité est prête à accepter n’importe quoi, pourvu qu’on fasse miroiter devant ses yeux la perspective d’une “défaite de la sexualité”12. »
La sportivisation du sexe donne également corps à cette « défaite de la sexualité » si ardemment souhaitée par une société tout entière tournée vers le travail et la production de valeurs marchandes. Comme le rappelle Frédéric Baillette, la règle générale de la société du spectacle est bien de considérer avec sérieux et objectivisme la réduction de l’acte amoureux à « une suite d’actions motrices, à une série de coordinations gestuelles, un enchaînement de positions culturellement codifiées ou de figures plus ou moins improvisées » afin de répondre au besoin socialement et économiquement nécessaire de « futurs copulateurs-infatigables13 ».
Le livre récent, déjà best-seller, de Barbara Keesling, Comment faire l’amour toute la nuit 14, nous donne un aperçu désastreux et dépitant des ravages de l’idéologie sportive quand elle phagocyte le domaine sexuel et la sexologie. L’« homme multiorgasmique » réalisé à l’aide d’un « entraînement programmé » est au centre de cette didactique du cul articulée autour de deux éléments fondamentaux : le contrôle du pénis par la musculation du « PC » (comprenez, muscle pubo-coccygien) et l’orgasme sans éjaculation (apprentissage grâce à la caresse labellisée « sensate focus »). Ainsi se déploie sans malaise une batterie considérable d’exercices au cœur d’une progression scientifiquement légitimée qui, enfin, va radicalement changer la sexualité de l’homme, va lui donner « le secret d’une vie sexuelle réussie » : celle où on peut avec de la motivation — terme qui s’oppose résolument au désir — « jouir de ses sensations érotiques, atteindre l’extase et continuer15 ! ». (Dans une société où il ne faut pas être un loser, même la sexualité réussie est un signe de distinction, voire même un critère de sélection et d’élimination. Au « court vite ou crève » s’adjoint le « baise longtemps ou crève » !) L’exemple de cet exercice 19 poétiquement intitulé « la division de l’atome », nous donne ad nauseam l’idée du chemin parcouru par l’athlète du coït et le champion du PC tonique : « Comme d’habitude, vous êtes allongé sur le dos et votre compagne commence par une caresse génitale. Débutez par des pics ou des plateaux d’un niveau moyen, disons 4, 5 ou 6. Prenez votre temps — au moins quatre à cinq minutes à chaque niveau. Concentrez-vous sur les sensations de la caresse. Lorsque vous vous sentez suffisamment excité, intervertissez les positions. […] Lorsque vous pénétrez votre partenaire, assurez-vous que vos jambes, et non vos bras, supportent l’essentiel de votre poids. Commencez à aller et venir doucement en elle. Essayez de parvenir à un pic au niveau 8. Lorsque vous l’atteignez, ralentissez un peu et contractez le muscle PC — une contraction moyenne, pas maximale. […] Puis reprenez de la vitesse et culminez au niveau 8,5. Ralentissez à nouveau et effectuez une contraction du muscle PC. […] Reprenez de la vitesse et culminez au niveau 9. Ralentissez. Contractez votre muscle PC et laissez encore votre désir redescendre. Chacun de ces pics devrait durer au moins trois à quatre minutes. Etc., etc.16 » Parler de désir dans un cadre aussi normatif, où l’œil sur le chronomètre les partenaires de cet entraînement s’évertuent à suivre des consignes chiffrées afin de progresser « sans tricher », en étant « honnête avec eux-mêmes » et en « travaillant beaucoup », relève de l’absurde. Pour le moins, cela ne peut donner tort à ce constat de Jacques Ellul que l’on peut orienter sur la thématique de la libération sexuelle : « Le technicien organise ainsi une société dont l’hôte secret, révélé par cette idéologie, est le néant17. » Car en effet, c’est bien l’homme anéanti qui se contemple dans le miroir d’une réussite de sa vie sexuelle réglée par le technicisme sportif. Le mort saisit le vif là où l’opus proprium du sexe libéral-bourgeois est de progresser sans cesse dans ses moyens sans jamais plus se poser la question des fins sous prétexte de protéger l’idéologie du bonheur.
2- Une porte ouverte sur la mort : athlète suicidaire, plaisir mortifié
Dans Nous autres, Eugène Zamiatine anticipe l’avènement d’une sexualité désexualisée dans ce qu’il nomme l’état Unique — un monde mesuré jusqu’au vide, qui sent la mort à chaque entournure, où calculs et numéros se chargent de la liberté collective vitrifiée. C’est la situation post-révolutionnaire en URSS qui l’incite à écrire ce livre comme le rescapé d’un naufrage écrit un message glissé dans une bouteille jetée à la mer. La répression sexuelle systématique à l’aide de l’organisation d’un sport de masse en URSS explique en partie les raisons pour lesquelles Zamiatine place dès le début de son ouvrage la désexualisation du sexe au cœur du processus intégrateur de l’état Unique et Clair. Mais dans notre époque positiviste, soi-disant débarrassée des terreurs de masse et des totalitarismes — cette sainte libération démocratique que chacun veut donner et recevoir à grands bombardements —, l’irrémédiable avènement d’une Programmation intégralement calculée de la sexualité par le biais d’une sportivisation intégrale de la corporéité, donne au propos de Zamiatine une tessiture et une densité plus contemporaines que jamais. Remplaçons « état unique » par « état sportif » et laissons cette description de Zamiatine nous ouvrir les yeux sur la situation actuelle : « Après avoir vaincu la Faim (ce qui algébriquement nous assure la totalité des biens physiques), l’état unique mena une campagne contre l’autre souverain du monde, contre l’Amour. Cet élément fut enfin vaincu, c’est-à-dire qu’il fut organisé, mathématisé, et, il y a environ neuf cents ans, notre “Lex Sexualis” fut proclamée : “N’importe quel numéro a le droit d’utiliser n’importe quel autre numéro à des fins sexuelles.” Le reste n’est qu’une question de technique18. »
Quand les dieux du stade demandent — et obtiennent ! — aux organisateurs de meetings d’athlétisme de leur fournir quelques call-girls avant la course afin d’améliorer leurs performances sur le stade ; quand les champions du monde convoquent leurs femmes pour le bref-coït-qui-détend de l’avant-match ; quand tous les sportifs acceptent désormais la présence d’un staff technique et médical responsable de leurs « décharges », ils sont comme « Nous autres » : modèles modelés soucieux des techniques à appliquer au sexe pour « réussir leur vie » dans une collectivité réduite au rendement corporel, où le bonheur jusque dans les rêves c’est le chiffre (d’affaire) positif. Qui ne veut pas suivre leur chemin ?
En réalité, répression sexuelle et éclate ou recordite sexuelle sont les deux faces d’une même pièce — celle de la mort instituée dans la pratique sportive, celle d’une désérotisation sportive d’éros, celle de l’orgasme sportivement mortifié, celle d’une canalisation du sexe dans le muscle agressif ou suicidaire. Le sport n’est pas ouvert à éros sous prétexte que des corps musculeux font palpiter les spectateurs et spectatrices, sous prétexte que les caméras voyeuristes zooment sur cuisses et fesses galbées, ni parce que la vie sexuelle des athlètes sent parfois le soufre (il n’y a qu’à interroger les femmes baisées et rouées de coups par Mike Tyson pour oublier cette idée absurde, pour ne pas dire fascisante). Bien au contraire, le sport est une porte ouverte sur la mort et le suicide (souvent rampant et différé), sur un imaginaire érotisant de la mort. Il est l’institution autant que l’entreprise mercantile qui travaille à indexer la vie sur la mort — et non le contraire19.
Le phénomène de plus en plus total des « sports fun » ou des « sports extrêmes » rend très bien compte de cette dimension thanatique du sport ; dimension qui n’est pas une déviance, mais la nature centrale d’une activité corporelle au service d’un système qui hait le corps et ses plaisirs. Comme Brohm le constate, « le sport tue, le sport incite à des violences barbares, le sport réactive toutes les tendances mortifères d’une société en crise. Le sport est lui-même, dans sa course à l’exploit et au record, un processus morbide de destruction et d’autodestruction. En parlant d’autolyse sportive, je souhaite faire prendre conscience des effets ravageurs de cette nouvelle forme de thanatologie politique qu’est devenue la pratique sportive contemporaine dans ses formes les plus “branchées” que sont les sports à hauts risques et les pratiques extrêmes, elles-mêmes exacerbations médiatisées et sponsorisées des formes les plus modernes de loisirs et de plein-air20 ». Pour tous les idéologues traditionalistes du sport comme « école de la vie » ou les non moins nombreux idéologues dans le vent du sport comme « école du plaisir », ce discours fait scandale. Pourtant, c’est bien sur un déni de la réalité et de la logique morbides du sport compétitif que se greffe un tel rejet. Il faudrait avoir de temps à autre cette manie du calcul des victimes pour montrer combien le nombre de sportifs (professionnels, amateurs, « spontanés ») tués en voulant « prendre leur pied » sur une vague de Tahiti, sur un pic neigeux, lancés à pleine vitesse dans un bolide quelconque, lâchés seuls (ou presque) dans une immensité désertique, etc., non seulement ne cesse d’augmenter mais entre en congruence avec le nombre de suicides ou d’équivalents suicidaires de nos sociétés tellement heureuses. Comment ne pas voir qu’au bout de chaque pratique, événement, discours sportifs il y a la mort en attente ? Comment ne pas se rendre à cette évidence que la « matrice axiologique et praxélogique » (Brohm) du sport est la compétition de tous contre tous, la quête indéfinie des records, des exploits, des défis sans autre fin que la passion égoïste et mortifère, la recherche absurde du dépassement des limites, le culte de l’excès, le fétichisme du progrès des performances et l’idolâtrie de la réussite à tout prix ? Citius, altius, fortius est la devise qui mène tout droit vers la passion de disparaître.
Voilà qui pave la course généralisée à l’abîme (course qui définit le système capitaliste — fuite en avant perpétuelle) des meilleures intentions mais qui n’évite pas le carnage. Les récentes crises cardiaques en plein match de Foé et Serginho, toutes ces morts subites inexpliquées [sic] de champions cyclistes (ex : Pantani) ou de champions d’athlétisme (ex : Griffith Joyner), les morts fréquentes de coureurs automobiles ou de héros des mécaniques du speed ou du vertige (ex : Senna), sans parler des nombreux accidents qui laissent des grisés de la glisse et des shootés de l’aventure in extremis en fauteuil roulant, ne sont pas expédiées dans les médias parce qu’elles auraient quelque chose d’indécent ou de perturbant mais parce qu’elles font tacitement partie des « risques » de la pratique sportive et de ses aventures absurdes. Chacun sait, même s’il se persuade à parler « d’érotisme pulmonaire », qu’au bout d’un marathon il peut y avoir la mort. Chacun sait, même s’il convoque « la jouissance du vide », qu’au bout d’un record de looping en ULM, il peut y avoir la mort. Mais pas la mort comme un hasard ou un accident : la mort comme une insistante fascination, la mort niée en tant que telle mais hypostasiée en raison de vivre « toujours plus loin, à fond la caisse, et toujours toujours plus d’ivresse » (Hubert-Félix Thiéfaine) !
Les « plaisirs » du sport et de ses défis permanents, puisque par principe il s’agit de reculer les limites de tout et de tous, suggèrent un au-delà du principe de plaisir quand celui-ci montre sa perversion en souffrance et sa métamorphose sociale en pulsion de mort. En fait, et cela est d’autant plus visible avec les sports de plein-air « extrêmes », nous sommes en plein dans un processus de confusion des contraires où s’abandonner au délire d’une nature toute puissante — escalades sur les toits du monde, sauts en chute libre, snow-board sur avalanches, etc., la liste des nouvelles expéditions de l’impossible est infinie — transperce l’érotisme d’une dimension suicidaire et où s’abandonner à l’extase de l’annihilation de l’Autre — dans chaque sport, il ne peut y en avoir qu’Un — donne à la guerre sportive de belles parures d’émotions libidinales. D’aucuns, comme Claude Roggero21, s’empressent d’ailleurs de chevaucher la métaphysique de l’érotisme selon Bataille afin de rapprocher (pour vite le sauver) sport, sexe et désir de guerre. étant admis par la figure de proue du romantisme noir et de la ressemblance informe que « le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence22 », l’équation suivante devient évidente pour Roggero : les domaines du sport et de la guerre sont des domaines érotiques. Et s’il n’y a qu’un pas du sexe à la guerre, alors pourquoi, demande Roggero, ne pas plutôt faire du sport qui est « source d’émotion », comme la guerre, mais sans le vrai tragique de la guerre ? Pourquoi ne pas faire du sport qui est un « jeu guerrier » comme l’amour, donc un préparatif à l’amour ? Voilà comment sous le vague prétexte d’une reconnaissance de l’« ambivalence » des concepts, tout est noyé dans tout, tout est aplati dans une équivalence générale typique de la doxa « postmoderne » qui justifie un état de fait où, comme les massacreurs actuels le disent, « les armes sont pures » et « l’existence pacifiée ». Cette vision particulièrement cynique de la thanatopraxie sportive surfe sur les vagues médiatiques et spectaculaires dont les images sont de plus en plus obnubilées par l’émotion et l’adrénaline des guerriers et guerrières lancés dans l’effort ultime du dépassement de soi, de la destruction de l’adversaire ou de la fusion avec la nature. L’érotique doit transpirer de partout et l’on peut à chaque fois en déduire sans se tromper que plus il y a d’effets d’annonce érotiques plus il y a une dynamique morbide à l’œuvre.
Le sport, un rabaissement du sexe
En tirant la puissance musculaire agressive, qui procure tant d’ivresse et de « sensations » aux initiés, de l’affaiblissement ou du quadrillage de l’énergie sexuelle23, le sport travaille le destin d’éros, tant synchroniquement que diachroniquement. Le sport moderne intègre le corps humain dans une course à l’exploit frénétique lors de laquelle se produit une désexualisation du sexe — à savoir l’expérience d’un champ érotique qui se restreint à l’expérience de la décharge musculaire agressive. La pratique sportive produit des idéologies répressives ou libérales-répressives sur la sexualité, mais l’idéologie sportive produit également des pratiques sexuelles répressives ou libérales-répressives. En tant qu’administration mortifère du sexe, le sport peut être envisagé comme un symptôme actif de la morbidité générale qui caractérise le système capitaliste. C’est aussi pour cette raison, pour cette collusion générique et systémique avec le capitalisme, qu’il n’a de cesse de distiller, par senso-propagande permanente, l’idéologie d’une nature sexuelle fondamentalement compétitive et agressive, fondamentalement performante : gros muscles, gros sexes, gros seins, larges anus, gorges profondes, saillies endurantes, inondations de foutre au service de ce que Freud nommait les rabaissements de la vie amoureuse 24.
1- « Le sport est un système institutionnalisé de pratiques compétitives, à dominante physique, délimitées, codifiées, réglées conventionnellement dont l’objectif avoué est, sur la base d’une comparaison de performances, d’exploits, de démonstrations, de prestations physiques, de désigner le meilleur concurrent (le champion) ou d’enregistrer la meilleure performance (le record). Le sport est donc un système de compétitions physiques généralisées, universelles, par principe ouvertes à tous, qui s’étend dans l’espace (toutes les nations, tous les groupes sociaux, tous les individus peuvent y participer ou dans le temps (comparaison des records entre diverses générations successives) et dont l’objectif est de mesurer, de comparer les performances du corps humain conçu comme puissance sans cesse perfectible. » Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, 1976, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1992, p. 89.
2- Cf. quasiment tous les numéros de la revue critique Quel Corps ?, 1975-1997 ; Fabien Ollier, Mythologies sportives et répressions sexuelles, Paris, L’Harmattan, 2004.
3- Cf. Fabien Ollier, Footmania. Critique d’un phénomène totalitaire, Paris, Homnisphères, 2007.
4- Ces notions sont développées dans la plupart des ouvrages de Wilhelm Reich. La cuirasse biopathique à quoi s’ajoute la peste émotionnelle, transforme la libido sexuelle et l’angoisse en agressivité, en violence, en passion de détruire. Exemple récent : les hordes de tueurs nazis des Boulogne boys du PSG...
5- Tristan Alric, Le Sexe et le Sport. Enquête sur la vie intime des dieux du stade, Grenoble, Chiron, 2002, p. 39 sq.
6- Pour Henri Emile, le manager de l’équipe de France de football en 1998, les choses sont claires : « L’objectif d’une présence féminine est avant tout d’apaiser les joueurs. Celui qui a joué le match a laissé toute son énergie sur le terrain et a souvent envie d’aller s’éclater. Si la femme est là, il restera à l’intérieur du groupe. » Cité in ibidem, p. 56.
7- Cité in ibid., p. 66.
8- Ibid., p. 199-205.
9- Cf. Jere Longman, « Les stéroïdes ont tué Heidi », Courrier international, n° 695, du 26 février au 3 mars 2004, p. 38 sq.
10- Cité in Tristan Alric, Le Sexe et le Sport, op. cit., p. 164.
11- Philippe Liotard, « Le corps humanimal de mutants asexués », Sciences de l’homme & Sociétés, n° 73, décembre 2004/janvier 2005, p. 40.
12- Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 1966, p. 142 sq.
13-Frédéric Baillette, « Imaginaire sportif et sexualités imaginaires », Quel Corps ?, n° 50-51-52, avril 1995, p. 85-91.
14- Barbara Keesling, Comment faire l’amour toute la nuit, 1994, Paris, J’ai Lu, 2002.
15- Ibidem, p. 13 sq.
16- Ibid., p. 138 sq.
17- Jacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, 1967, Paris, éditions de la Table ronde, 1998, p. 305.
18- Eugène Zamiatine, Nous autres, 1920, Paris, Gallimard, 2004, p. 34.
19- Remarquable est à cet égard le film de Clint Eastwood, Million dollar baby, 2005.
20- Jean-Marie Brohm, « La violence suicidaire du sport de compétition : compétitions suicidaires et suicides compétitifs », in Quel Corps ?, Critique de la modernité sportive, Paris, Les éditions de la Passion, 1995, p. 305.
21- Claude Roggero, Sport… et Désir de guerre, Paris, L’Harmattan, 2001. Livre acritique par excellence où « le jugement de valeur n’a, bien entendu aucune place […]. Si le sport est un désir mimétique de guerre, ce n’est ni bien, ni mal, c’est, tout simplement. »
22- Georges Bataille, L’érotisme, Paris, Les éditions de Minuit, 1957, p. 23.
23- Selon Wilhelm Reich : « Ceux qui, tels les conseillers médicaux de la jeunesse des centres de consultation sexuelle, ont vu le long défilé des sportifs grands et forts, venir se plaindre à 25, 28, 30 ans de troubles sexuels ou de toute autre forme de maladie nerveuse, comprennent immédiatement que tous ceux qui supportent dans leur jeunesse la continence apparemment sans difficulté, s’exposent ultérieurement aux plus sérieux dangers. »
24- « Là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer. [...] La domestication de la vie amoureuse par la civilisation entraîne un rabaissement général des objets sexuels. » Cf. Sigmund Freud, « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », 1912, in La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 55-65.